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déjeuner en paix

  • 7 jours

    LE SEIGNEUR DES ANNEAUX DEJEUNE EN VILLE

    - impromptu -

     

    Le premier jour, il vint s’asseoir au guéridon situé près de la fenêtre à l’angle de la salle de restauration. Il passa sa commande (entrée, plat du chef et fromage, pas de dessert) et déjeuna en prenant des notes sur un large carnet. Il but un quart de rouge avec son fromage, paya et sortit sans mot dire, que les formules d’usage – ou quelque chose d’approchant à laquelle je ne prêtai pas attention, en fait. En débarrassant son couvert, je remarquai un croissant de lune saillant sous la courbe d’un feuillage, le tout griffonné sur un coin de nappe ; à la hâte, mais avec talent.

     

    La deuxième fois, peut-être deux ou trois jours après, il revint, prit place au même endroit, passa la même commande et ne fut pas plus loquace.

    C’est Martine qui officiait dans cette partie de la salle, ce jour-là. Elle revint en cuisine et m’apostropha en ces termes :

    «  Dis, t’as vu ce qu’a laissé le type du fond dans l’écuelle à pourboires ? »

    J’allais répondre par la négative, mais elle brandissait sous mon nez une broche en or représentant deux éclairs croisés. Elle ajouta :

    « Et il l’a déposée en la piquant dans un billet de cinq. Il a fait cela en me faisant un clin d’œil. Pas un truc salasse, tu vois, plutôt espiègle, genre. » Martine épingla la broche à son giron et retourna en minaudant vaquer à ses affaires.

     

    La fois d’après fut le lendemain de sa seconde visite au Neptune. J’étais à son service cette fois. On était, je crois, un vendredi, il y avait du poisson – qu’il consomma. Comme il avait souhaité prendre un apéritif, j’ai tenté de le sonder un peu.

    « Vous travaillez peut-être dans le quartier, monsieur ? L’endroit vous plaît-il ? »

    Il marqua un court temps d’arrêt avant de déclarer avec un geste ample :

    «  Tout cela est bel et bon. » Il avait ponctué cette sentence d’un double tressautement de ces sourcils vers le haut de son front. Avec, oui, Martine avait vu juste, un rien d’espièglerie bonhomme. Je n’insistai pas.

    Plus tard, tandis qu’il grignotait son assiette de fromages, j’observai qu’il tira de sa poche un demi-coquillage, une coquille St Jacques. Il s’en servit comme d’un gabarit pour commencer son petit manège sur le coin de la nappe. Cette fois, ce fut une sorte de naïade auréolée qu’il avait dessinée.

     

    On ne le revit pas du week-end, ni du lundi suivant, mais il reparut le mardi. Ce jour-là, tout le monde avait les yeux rivés sur le poste télé à cause des inquiétantes nouvelles relatives à la recrudescence d’attentats terroristes sur le sol français. Presque je l’aurais oublié.

    Il ne s’offusqua pas du retard pris et procéda comme à son habitude. Dans l’écuelle à pourboires, il coinça un nouveau billet de cinq entre deux barres de « Mars » ! Il commençait à me plaire avec ses énigmes, le bougre.

    « Satisfait, monsieur ? » lui lançai-je alors qu’il atteignait le tourniquet.

    « Tout cela est bel et bon, oui. » Fit-il en réitérant son clin d’œil filou.

     

    Le lendemain, la chose tourna au surréalisme : il laissa, dans sa boîte alu, un vieux thermomètre enroulé dans son billet de cinq !

     

    Il se fit encore attendre jusqu’à ce samedi, où il entra dans le restaurant, un anneau en plastique dans chaque main. Oui, Monsieur le Commissaire ! Il se plaça au centre de la salle et fit voleter les anneaux vers le globe terrestre qui trônait sur le manteau de cheminée. Les anneaux s’y entourèrent l’un après l’autre, comme à la foire, devant un public médusé. Puis il dit avec autorité :

    «  Mesdames et messieurs, puisque j’ai toute votre attention, je vous demanderai de bien vouloir plonger rapidement à terre et si possible à l’abri des tables. »

    Les gens demeuraient figés, interdits.

    L’homme claqua des mains en intimant plus vivement son ordre :

    « Vite ! » Et il remonta sur ses oreilles, le col de son par-dessus.

    Comme mus par un réflexe d’écoliers obéissants, toute la salle s’exécuta, y compris le personnel de service, mais à l’exception des cuisiniers exemptés de la scène.

    Presque dans la seconde qui suivit, une formidable déflagration retentit faisant voler les vitres en éclats qui cliquetèrent autour de nous, tandis que du dehors pénétrait un nuage de poussières et de débris.

    Alors que nous étions encore tous abasourdis par l’événement, l’homme qui était resté debout, s’époussetait au milieu du désastre.

    Il s’inquiéta :

    «  Personne n’est blessé, au moins ? Tout le monde va bien ? »

    Comme peu à peu chacun émergeait de sous son abri de fortune, il ajouta :

    « Oui, en vérité, je vous le dis : tout cela et bel et bon. »

    Puis me faisant signe du doigt, il s’enquit avec le même calme :

    «  Dîtes-moi, vous n’êtes pas ouverts demain, n’est-ce pas ? »

    Je lui répondis que si, mais seulement à midi.

    «  Oui, dit-il tout sourire, pour moi aussi c’est relâche. Demain, c’est dimanche, pardi ! »

     

    Je ne l’ai pas revu depuis.

    guéridon

    [Les Impromptus Littéraires - tiki#3]
    tiniak (norbert tiniak) © 2008 DUKOU ZUMIN &ditions TwalesK